Quête de vision sur les îles
Récit d’un séjour dans le désert
Pleurer pour une vision
Archie Fire Lama Deer parle: «Hanblecheya signifie «pleurer pour une vision». Cela veut dire partir en quête de vision tout seul dans la montagne, peut-être s’écrouler sur un rocher et rester là sans manger pendant quatre jours et quatre nuits en priant pour une réponse des esprits. Un homme qui s’en va dans la montagne pour faire le Hanble-cheya donne sa chair et ses os à Takan Tanja, le grand-père de toute chose… Pour avoir la vision, vous devez vous donner complètement. C’est presque comme mourir, sauf que vous revenez.
Mon père me dit un jour: pleurer pour une vision est la soif d’un rêve qui vient d’ailleurs. La vision, le temps qu’elle dure, fait de vous plus qu’un homme. Si tu n’as jamais eu de vision tu n’es rien.»
Les transitions sont faites de cette agonie et de cette extase, de mort et de renaissance, de creux de vagues et de hauts de vagues. La longue peine, le retrait, le deuil, le besoin impérieux de quitter sa communauté, ce que la mystique chrétienne nomme la «noire nuit de l’âme», est la première phase de toute Quête de vision. On est déjà engagé dans ce passage lorsqu’on décide d’aller pleurer pour un rêve. En psychologie moderne on nomme ces moments des moments de crise. Ils sont toujours basés sur une perte: perte d’un être cher, maladie, perte de job, perte de magie, perte, perte, perte, et ce qui va avec la perte: état de choc, panique, anxiété, haine de soi, sentiment de culpabilité, tout un cortège d’émotions qu’on vit généralement comme une tare personnelle, mais qui ne sont que l’expression humaine universelle de l’état de passage.
Il y a un an environ j’ai vu en librairie un livre sur les Indiens d’Amérique du Nord dont le titre m’a attirée comme un aimant: Crying for a Dream. Je ne connais pas grand-chose aux Indiens d’Amérique, mais je reconnus que j’en étais exactement là dans ma vie: je ne savais plus rien, je ne voyais rien en avant, je n’avais plus de projet de vie, j’étais en perpétuel deuil, mais de quoi? Tout mon être pleurait. Tout mon être voulait descendre. Mais où? Un cycle s’achevait et un autre tardait à commencer.
La noire nuit de l’âme revient à plusieurs reprises dans la vie humaine et peut prendre plusieurs formes. La mienne, à ce moment-là, avait cette forme: je fais partie de cette génération de femmes invincibles et éclatantes et, avec le recul, je sais maintenant que le cycle qui s’achevait, qui s’achève encore, est celui de la jeunesse folle, de la beauté évidente, de la vitalité sans limites.
Durant cette période, la mort était toujours présente à mes côtés, de mon réveil jusqu’au moment de m’endormir. Soudainement je prenais conscience avec beaucoup de douleur de l’omniprésente misère du monde, je sentais jusque dans mes cellules la désintégration de la planète et secrètement j’appelais ma propre mort. Je ne savais pas comment interpréter cette présence gênante dans ma vie. Dans notre culture, mourir ou vouloir mourir ressemble à un échec, à un aveu de misère personnelle et non pas à une composante tout à fait normale de l’existence. Je repoussai donc activement ce désir honteux même si, paradoxalement, je ne le sentais pas morbide. Quelque chose cherchait à se dire. À bout de souffle, je décidai finalement de prendre ce goût de mourir au sérieux. Je fis bien. Sitôt que j’accueillis l’immense énergie noire qui frappait sans cesse à ma porte, elle perdit une grande partie de son pouvoir destructeur. Je me rendis compte qu’elle n’était qu’une sombre métaphore de mon inconscient, un appel pressant de mon âme qui à quitter la surface et à descendre à sa rencontre; car l’âme, on le sait, ne se tient pas sur les sommets ensoleillés mais bien dans les souterrains de l’être.
J’ai la chance de connaître des gens qui s’intéressent aux appels de l’âme. J’ai abouti dans l sud ouest américain, chez des amis à moi qui organisent depuis plus de 12 ans, sous forme de Quêtes de vision, des rites de passage pour des gens qui, comme moi, se préparent à un passage majeur qu’ils veulent travailler sous un mode plus alchimique que psychologique. Je me retrouvai donc un beau matin dans le désert de l’Utah, à 50 kilomètres de toute région habitée, au creux de cañons habités autrefois par les Indiens Anasazi.
Jonas dans la baleine
«Cent mille fois tu perds tes trésors et cent mille fois tu dois à nouveau escalader les neuf collines.» (Le Yi King)
La Quête de vision est un rite de passage universel. D’après mon ami Bill c’est pour l’essentiel une dramatisation de l’acte de mourir, un théâtre rituel de mort et de renaissance, thématique commune à toutes les démarches d’éveil. C’est Jonas dans la baleine, la descente aux enfers, les quarante jours de Jésus dans le désert. Bouddha a fait sa Quête de vision avant de revenir parmi les siens. De même, Mahomet. «Vision Quest» est un terme qui appartient à l’anthropologie anglaise; il désigne un rite particulier aux tribus d’Amérique. Mais attention, l’expression «pleurer pour une vision» est, elle, spécifiquement amérindienne: elle est au coeur de la mystique des Amérindiens, qu’ils soient Aztèques, Iroquois, Hopis ou Cheyennes.
«Sur le plan mythique, disent Steven Foster et Meredith Little qui sont à l’origine du renouveau des rites de passage en Amérique, la Quête de vision est le voyage du héros tel que nous avons tous à le faire. Partir seul pour la forêt enchantée, rencontrer et combattre ses monstres, et revenir avec le Saint Graal. Sur le plan physique, c’est un exercice de survie dans la nature sauvage: on est sans nourriture, exposé aux éléments, le plus nu possible. Sur le plan transpersonnel, c’est clairement un exercice de connaissance de soi, une rencontre avec le Divin, avec le sens de sa vie, avec une nouvelle vision de sa place dans le monde, voire d’une mission.»
Toute Quête de vision se compose de trois phases: la séparation, le deuil, le retrait de la communauté; le rite de passage proprement dit, qui consiste en quatre jours de solitude dans la nature; puis la réintégration dans la communauté avec la vision reçue.
Dix-huit personnes faisaient partie de l’expédition. Les deux premiers jours à Durango étaient consacrés à bâtir la communauté et à faire un travail intérieur axé sur le deuil et le départ. Selon la tradition amérindienne, une attention spéciale était accordée aux rêves. Le troisième jour nous sommes partis pour la région des cañons. Nous avons ouvert la route en jeep, traversé quelques cours d’eau, déplacé quelques arbres morts jusqu’à ce que les véhicules ne puissent plus avancer. Devant nous, la vallée profonde. On devait faire le reste à pied. Je me souviens de cette descente comme d’un moment étrange et plutôt pénible. Nous dominions du regard toute la vallée. Dieu, qu’elle me semblait sombre! Nous avions avec nous nos effets personnels (dans ce désert, il peut faire -15° C la nuit et plus de 30° C le jour), plus des provisions pour les quelques jours au camp de base et pour le retour.
Mon sac à dos était énorme, je ne pouvais le soulever seule et lorsqu’on me l’attacha au dos, j’eus un doute sur ma capacité de porter ce poids jusqu’au bout. Dans quel pétrin m’étais-je fourrée? Le soleil sortit d’un nuage et en me tournant vers la gauche, je vis mon ombre croulant sous le poids de cet énorme karma. Cela me fit l’effet d’une farce cosmique et libéra une forme d’humour face à cette situation incongrue et, somme toute, momentanée. Je levai mon pouce et souris à mon ombre: Go for it baby! A partir de ce moment, je sentis moins de résistance à me glisser dans les eaux inquiétantes de l’inconscient. Tout devint plus ou moins symbolique et plus facile. Je descendis donc dans le cañon de mon âme les genoux tremblants, mais avec l’allégresse de l’héroïne partant à la découverte de l’Amérique.
La montagne sacrée
Lama Deer parle: «Quand vous serez sur la montagne, créez-vous un petit endroit sacré où vous vous installerez. Peut-être pouvez-vous vous installer contre un roc ou contre un arbre pour prier pour votre vision. N’allez pas rêver dans un endroit où rien ne pousse, où il n’y a ni plantes ni arbres. Un tel endroit sans rêves peut vous heurter mentalement.»
Le «lieu de pouvoir» est une sorte de point sacré que vous ne quitterez pas pendant tout votre séjour. Ce peut être un petit cercle ou un grand cercle selon vos besoins. La découverte d’un lieu de pouvoir peut prendre du temps. Pour moi, cela a été très vite: quand j’ai vu le lieu, j’ai su tout de suite que c’était ma place au tressaillement joyeux de mon coeur. En face, au sud, une paroi rocheuse, envahissante, immense, ocre et jaune; j’en vois tous les détails comme un visage en gros plan. De l’autre côté, beaucoup plus loin, une autre paroi rocheuse ferme le cañon au nord.
Je suis au creux d’une cuve. Pourtant, je ne suis pas complètement au fond de cet utérus minéral: je me trouve sur un vaste promontoire de roches où poussent quelques arbres épars. D’où je suis, je peux voir, si je m’approche du précipice, une rivière scintillante qui serpente allègrement au fond de la vallée puis disparaît dans un détour de rochers. Je suis bien ici. Le jour suivant je revins seule dans ce qui allait me servir de refuge durant quatre jours. Je refermai les portes du cercle sacré en croisant deux branches à l’entrée. Ce geste de non-retour parla à mon inconscient plus fort que n’importe quel argument.
On descend dans le lieu de pouvoir tranquillement, en se dépouillant par couches successives. Les guides de Quêtes de vision recommandent souvent de travailler le processus de deuil six ou huit mois avant d’aller jeûner seul sur la montagne sacrée. Ce processus continue durant les trois premiers jours avec le groupe, puis pendant le premier jour de solitude. Vous êtes sur le pas de la porte d’un autre monde. Pour y entrer il faut vous dépouiller. Ralentir son rythme jusqu’à l’immobilisme est une chose pénible pour la plupart d’entre nous. Pas de médias pour maintenir la transe hypnotique dans laquelle nous évoluons socialement: voilà une première couche d’ôtée. Pas de parents, pas d’amis, pas de témoins pour nous interpréter: voilà une deuxième couverture bien épaisse qu’on nous retire. Et, finalement, pas de nourriture, pas le moindre confort. Durant cette période, chaque cérémonie est un puissant message de désintégration envoyé à l’inconscient. Vous lui répétez constamment que vous êtes sur le point de partir. Il réagit par vagues comme, j’imagine, face à la mort réelle. Il a peur, jusqu’à la terreur, puis il se détache, puis il s’ouvre, puis il a peur à nouveau, puis il s’ouvre à nouveau.
Le premier jour dans mon lieu de pouvoir ne fut que combat, résistance et faim. Plusieurs choses me terrifiaient: l’absence complète de nourriture pendant quatre jours, bien sûr, mais aussi l’exposition à la nature et aux intempéries et, surtout, aux animaux sauvages. Je n’ai jamais rencontré de serpents à sonnettes ni de scorpions ni d’ours bruns, nombreux dans la région. Ces animaux ont donc pris dans mes rêves le visage de ma propre mort. Mon instinct de survie était constamment aux aguets. Nous n’avons pas de tente dans le cercle sacré, il nous veut le plus nu possible – seulement une toile pour nous protéger en cas d’orage. La nuit vient et, avec elle, les ombres surgissent.
Le premier soir je peux faire un petit feu. Il me sépare des animaux et je suis contente de ce pouvoir humain. Je les sais tous là, dans l’obscurité, enregistrant ma présence étrange de leur mille yeux et oreilles, mais ils ne m’approcheront pas. Seule dans le cercle sacré, je dois inventer mes propres cérémonies. Je n’ai pas beaucoup le goût de rencontrer mes monstres cette nuit. Je chante donc une petite chanson d’amour que mon père me chantait lorsque j’étais petite, sa joue contre la mienne, et par laquelle il me donnait le monde entier. J’invite mes alliés et les gens avec qui j’ai quelque chose à régler à venir me visiter durant la nuit. C’est une sorte de open house avant mon départ. «Last call, amigos».
Une partie de mon être continue de résister à entrer dans ce que les Amérindiens nomment le Temps de rêve. Rituels et cérémonies sont une voie royale pour entrer dans cet espace qui a ses propres lois. Ils sont d’essence ludique: soyez total mais, de grâce, ni sérieux ni pieux. Je rigole un peu mais j’y vais totalement. Reste que du point de vue rationnel, chanter tout haut dans la nuit la chanson de mon père, implorer la Terre Mère ou demander à mes alliés (toujours tout haut) une petite visite de sympathie me paraît bizarre. Ce n’est pas mon genre non plus de demander à l’arbre si je peux m’appuyer dessus ou à la fleur si je peux la cueillir, mais ici les règles du jeu sont différentes et ce genre de politesse me paraît beaucoup plus civilisé et près de la réalité que la façon inconsciente que nous avons de salir l’eau et de piller le sol. Je continue, la soirée durant, mes cérémonies de bienvenue et d’adieu en offrant au feu un nombre impressionnant de cocottes de pin qui représentent autant de moments importants de ma vie qui s’achève. La gestuelle est simple, mais l’impact est puissant. J’avance à petits pas sur ce terrain miné pour la logique.
A la fin de la journée, je commence doucement à sentir une Présence vivante qui m’inspire du respect. Je m’enveloppe dans mon sleeping (mon meilleur ami), je mets mon chapeau népalais à oreilles géantes (protection supplémentaire contre les scorpions) et je me prends à rire toute seule en regardant les étoiles. Je me rends compte que toute peur m’a quittée. Je m’endors dans les bras de Mère Nature comme un bébé sur le sein de sa mère après la tétée.
Ce texte est un extrait qui a été publié dans le livre de Paule Lebrun : La déesse et la Panthère, chroniques d’Extrême Occident (Ed. du roseau 98)
Quête de vision sur les îles
HO Rites de passage avec Paule Lebrun
Du 21 au 30 juillet 2006
Dix jours de rituels, dont 3 jours-3 nuits
seul(e) sur une île déserte.
Une puissante cérémonie pour marquer une
transition d’une étape de la vie à une autre.
Pour infos :
Gaëtan Barrette
514-990-0319 ou 1-877-990-0319
[email protected]
Site web : www.horites.com
